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La Lettre de l'EPA

Interview de M. Silvio Marconi


Monsieur Silvio Marconi, aujourd’hui les Etats africains attendent beaucoup du tourisme culturel dans leur processus de développement. Quels sont selon vous, les enjeux et les défis de ce tourisme sur lequel ils fondent tout leur espoir ?

Le tourisme culturel, est sûrement l’une des possibilités de développement non pas seulement des Etats africains mais aussi de tous les pays du monde Dans les dernières 10 – 15 années, le tourisme culturel s’est beaucoup développé en Europe jusqu’à devenir en quelque sorte un mythe. Il a eu une résonance beaucoup plus grande de sa réalité. Même dans un pays comme l’Italie avec 41 sites classés patrimoine mondial de l’Unesco, le tourisme culturel ne fait que 20% du taux global du tourisme. Ce qui démontre que jusqu’aujourd’hui, il n’y a pas une bonne mise en valeur du patrimoine culturel, ni une utilisation adéquate des sites du patrimoine culturel et même des traditions culturelles parce que nous ne devons pas oublier que le patrimoine culturel, n’est pas seulement architectural, mais regroupe aussi la tradition, les nourritures, les fêtes, la chanson, la musique, la danse.
Donc à mon avis, le tourisme culturel est un défi. Ce n’est pas quelque chose de magique. Il ne constitue pas la solution mais l’une des solutions aux nombreux problèmes de nos pays. Lorsque je parle de défi, c’est parce qu’il y a des enjeux et des stratégies à bâtir. Autrement dit, sans stratégie pas de tourisme culturel. Je pense que le tourisme culturel, c’est le résultat d’un processus et dans ce cas spécifique des pays d’Afrique, c’est le résultat d’un processus qui bien sûr, nécessite la réhabilitation et la mise en valeur du patrimoine culturel. Il faut en un mot une approche transfrontalière, internationale et même intercontinentale parce que jusqu’aux prochaines cinquante années, il n’y aura pas un vrai marché de tourisme culturel à l’intérieur de l’Afrique. C'est-à-dire que les africains qui auront de l’argent pour faire du tourisme culturel seront très peu. Donc, le tourisme culturel africain doit s’appuyer sur le tourisme en provenance d’Europe, d’Amérique et d ’Asie.

Et ce tourisme allochtone possède des modes opératoires différents parce que bien sûr pour un Afro-américain, un Hollandais ou un Japonais, l’intérêt pour un voyage en Afrique est complètement différent. Les Japonais n’ont rien ou très peu à avoir avec la culture africaine et l’histoire africaine. Donc aller en Afrique pour un touriste japonais dans le cadre du tourisme culturel et non du tourisme à la plage, doit lui être d’un intérêt spécifique et particulier. Il doit être par exemple archéologue, historien de l’art ou même être intéressé par l’ethno tourisme. Donc, il s’agira pour lui de connaître les autres cultures, de connaître l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique de l’Est, etc. Pour les européens, il y a des personnes qui ont le même intérêt mais il faudra adjoindre finalement la relation dialectique, conflictuelle, cette relation d’exploitation que les Européens ont eue avec les Africains. Donc, quand nous parlons du tourisme culturel pratiqué par les Européens en Afrique, ce devra être un tourisme qui prenne en compte l’histoire des relations Afrique-Europe, Europe-Afrique. Il faudra également tenir compte de l’influence des cultures africaines sur l’Europe que la majorité des Européens ne connaît pas car promouvoir le tourisme africain signifie aussi promouvoir la connaissance de la culture africaine en Europe à travers ces réseaux anciens qui ont favorisé l’influence culturelle de l’Afrique sur l’Europe. Par exemple, l’Europe ne connaissait pas le tambour, le tambour vient d’Afrique. Toute la percussion en Europe vient d’Afrique. Il y a bien d’autres éléments qui viennent d’Afrique que les Européens ignorent. Je ne peux pas être passionné de connaître la musique africaine et les tambours africains, si je ne sais pas que tout cela vient d’Afrique. Alors, promotion du tourisme culturel européen en Afrique signifie promotion de la connaissance de l’Afrique en Europe.

L’Europe a organisé ensuite dans ses académies, écoles, et lycées, une histoire des relations entre l’Afrique et l’Europe mêlant vérité et fiction. Surtout, les thèmes de l’esclavage et du colonialisme sont abordés maintenant de manière très discutable et je dirai même avec la tentative de voiler la réalité. Et si les Européens ne connaissent pas bien le rôle de l’esclavage puis celui du colonialisme dans la construction de l’économie européenne, de l’architecture européenne et de la richesse européenne, eh bien, ce sera très difficile de bâtir le tourisme sur tous ces sujets-là. Je ne parle pas de la route de l’Esclave de l’Unesco qui relève d’une autre réalité. Je parle plutôt de ces grandes villes européennes comme Nantes, Liverpool, Genève qui ont été bâties et enrichies grâce au commerce des esclaves. De même, ces grands bâtiments que nous avons préservés, réhabilités et restaurés en Europe et la fortune des grandes familles de ces villes relèvent tous de l’essor de ce trafic. Et si on ne comprend pas cela, on ne pourra pas découvrir la vraie relation entre l’Afrique et l’Europe du VIè jusqu’au XIXè siècle.
Venons-en au tourisme de la mémoire. C’est cette catégorie de tourisme qui fait que les afro-américains des différentes zones des Etats-Unis, du Brésil, de Cuba, du Venezuela, etc. sont chaque jour intéressés à redécouvrir leur passé et le passé de leurs ancêtres. Mais quand je dis ancêtres, c’est des ancêtres mythiques qu’il s’agit ; puisque la grande majorité des afro-américains ne connaissent plus leur lieu exact de provenance, et justement parce que pendant l’esclavage, on nommait les esclaves non pas par leur ethnie, mais par les ports d’embarquement. Du coup les Mina, esclaves supposés provenir du port d’Elmina pouvaient être Fon, Ashanti, Yoruba, Peul, Haoussa, etc. Ainsi, le retour entre guillemets en Afrique pour ces familles qui viennent d’Amérique, est un retour mythique parce qu’elles ne connaissent pas exactement leur pays d’origine surtout si elles descendent d’esclaves des XVIè, XVIIè et XVIIIè siècles. C’est plus facile pour les esclaves qui ont été déportés dans le XIXè siècle- parce que la mémoire est encore plus fraîche- de retracer facilement l’itinéraire emprunté. Peut-être les Yoruba exportés dans le XIXè savent d’où ils viennent mais ceux exportés dans les XVIè et XVIIè ont perdu la mémoire.
Le tourisme de la mémoire est possible s’il ne se transforme pas en tourisme tribal. Un tourisme de petits groupes qui amènerait les Yoruba à pratiquer le tourisme dans la région Yoruba, les Fons dans la leur. L’idéal serait de faire un tourisme basé sur la relation entre les deux côtes de l’Atlantique, à l’intérieur de la communauté afro-atlantique composée des communautés africaine et afro-américaine.
Je pense que ce troisième type de tourisme est plus important pour le Bénin en général et pour Porto-Novo en particulier. Il pourra non seulement être une source de devises mais constituer aussi un nouveau printemps d’initiatives commerciales et d’investissements dont les bailleurs proviendraient de ces familles afro-américaines. Cette pratique serait différente de celle des touristes puisqu’ un touriste japonais, australien ou italien dont la durée de séjour sur le territoire est très limitée n’effectuera des dépenses que dans la consommation courante : objets souvenirs, arts, artisanat, hôtel, etc. Par contre, si un membre de la communauté afro-américaine se décide de créer au Bénin quelque entreprise, il participe de ce fait au développement général du pays et particulièrement au développement touristique, du petit commerce, etc.

Pour moi d’ailleurs, le tourisme n’est pas la seule chose à faire. C’est l’une des choses à faire avec un très bon plan de réhabilitation qui prend en compte la mémoire historique, les différentes dialectiques dans la mémoire entre différents peuples, royaumes, groupes ethniques qui composent par exemple le Bénin et qui sont la richesse car la richesse est dans la diversité et non pas dans la pureté. Notre développement est une hypothèse de travail, ce n’est pas la solution, c’est plutôt une méthode de travail.

Qu’en est-il des pièges du tourisme ?

Tout tourisme comporte des pièges même en Europe et aux Etats-Unis.
Le tourisme comporte à mon avis trois sortes de pièges.
- Le premier danger, c’est lorsque le tourisme devient le centre de focalisation de l’attention de la communauté. A partir de cet instant, ce que cette communauté produisait pour sa propre consommation identitaire sera dupliqué d’une manière ou d’une autre pour le touriste. L’artisanat par exemple va devenir souvenir. Et quand l’artisanat devient un souvenir, sa fonction liminaire meurt.
Alors si une statuette de 45 cm représentant un ancêtre se transforme en objet souvenir, elle n’est plus une statuette sacrée, ni religieuse car désacralisée par la reproduction un peu en série. Cela signifie que les petits enfants de cet ancêtre ne vont jamais reconnaître la sacralité de ces objets parce qu’ils les voient dans les petits marchés ou dans les aéroports.
Alors utiliser les objets liés à la tradition comme objets souvenir constitue donc le premier danger.

Le deuxième danger, c’est le tourisme sexuel
Plusieurs fois la tradition a été utilisée et réinventée pour donner aux Européens, aux Américains et aux non africains, l’image de l’Africain toujours sauvage, de l’Africain nu, de l’Africain, homme ou femme à l’état nature et qui peut offrir le sexe librement sans règle. Cet état de fait tient plus de la nature que de la culture.
C’est bien sûr du racisme ! Mais à part l’idéologie raciste, c’est aussi une idéologie sexiste qui permet de justifier l’exploitation sauvage de réseaux de pédophilie, de pornographie et de tourisme sexuel.
Ainsi, la pauvreté peut obliger une personne à se prostituer ou à pratiquer la prostitution et s’il y a des touristes qui en font la demande, il y aura bien sûr l’offre.

Le troisième danger découle du tourisme qui bâtit des identités fausses, des mensonges identitaires. Nous savons en Europe, en Afrique et dans d’autres continents quels sont les dangers des fausses identités. C’est par exemple la guerre, la violence, le génocide…
Nous connaissons la situation du Rwanda où on a bâti deux identités Hutu et Tutsi qui n’existaient pas. Ce sont les Belges qui ont construit ces identités. Nous connaissons en Europe une situation pareille dans l’ex-Yougoslavie avec la Croatie et la Slovénie.
Et dans ce cas-là, le tourisme et même la mise en valeur du patrimoine, s’ils sont faits dans l’intention de créer des identités fausses peuvent être aussi très dangereux. Lorsqu’on agite ces fausses identités en provoquant par exemple des conflits entre Yoruba et Goun et entre musulmans et chrétiens à des fins politiques, en organisant des festivals folkloriques mensongers et en transmettant des messages mensongers aux enfants, on sème la pomme de la discorde. Après une génération, ces mensonges vont devenir réalité. Et s’il n’existait pas de rivalité entre groupe ethniques, des rivalités vont apparaître. Et si les rivalités existaient mais latentes, elles vont éclater et devenir ingérables. Alors les politiciens, les forces économiques et mêmes les puissances étrangères vont s’en servir pour faire éclater un Etat. C’est le troisième danger.

Bien sûr, le tourisme ne constitue pas en soi un danger mais il peut devenir en quelque sorte un outil avec lequel on peut bâtir de fausses identités préjudiciables à la paix et au développement à l’intérieur d’un pays

Merci.