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Interview de Hugo Houben

Hugo Houben, 2008Hugo Houben est ingénieur physicien, chercheur à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble, membre fondateur du laboratoire CRATerre et responsable du thème « Connaissances scientifiques et techniques ». Formateur depuis 30 ans, sa carrière est très largement dédiée à la « terre ». Il est auteur et coauteur de nombreux articles et ouvrages de référence dont le « Traité de construction en terre » traduit dans plusieurs langues.
Nous l’avons rencontré à Bamako, lors de la conférence Terra 2008.

L’Afrique accueille pour la première fois la conférence internationale sur l’étude et la conservation du patrimoine bâti en terre (TERRA 2008). Quelles réflexions vous inspire cette 10ème édition ici à Bamako?
D’abord, c’est quelque chose d’extraordinaire de l’avoir en Afrique. Qui aurait rêvé il y a dix ans que cette conférence viendrait en Afrique. Je suis extrêmement content surtout qu’il y a un fond maintenant pour le faire : AFRICA 2009, l’EPA et son équivalent anglophone. C’est donc légitime et cela ne pouvait qu'être apprécié. La deuxième chose, c’est que dans cet événement particulier, il y a un énorme volet sur la continuité culturelle. C’est une problématique qui est apparue il y a dix ou quinze ans et sur laquelle tous ceux qui ont réfléchi ont peut-être trouvé des voies théoriques. Alors qu’ici, avec les projets de Djenné et de Bandiagara qui nous ont été montrés, on voit qu’il y a des balbutiements. Maintenant il faut travailler énormément pour les insérer dans la durée. L'évolution est déjà en cours et il faut aller au-delà de la tradition dans certains cas pour passer en milieu urbain. Evidemment, quand on parle de Djenné, on est en milieu urbain, mais je parle des grandes capitales comme Bamako. J’ai beaucoup d’espoir que ça va prendre. L’autre chose, c’est que jamais je n’ai entendu dans l’une des conférences TERRA précédentes autant souligner qu’il n’y a "pas de conservation de l’architecture en terre sans transmission des connaissances traditionnelles". Pas de tradition de conservation de l’architecture sans l’implication totale de la population à qui ça appartient. Ce sont des choses très fortes qui existaient dans les cours et les discours et qui passent maintenant à la pratique.

Vous avez expliqué que vous êtes passé de deux axes de travail – un axe sur la construction et un autre sur la conservation du patrimoine – à un seul axe de travail. Comment avez-vous procédé à la fusion pour n’avoir qu’une seule perspective.
Je pense que nous n’avons pas encore totalement réussi. La problématique vient des cours PAT (Préservation de l'Architecture de Terre) dont la dernière édition a été formidablement bien organisée. Les techniques utilisées dans ce domaine (le matériau terre, les techniques, les essais de laboratoire) qui sont basées sur les connaissances véhiculées par CRATerre depuis vingt ans, sont des techniques modernes malgré leur implication dans la conservation. Je peux faire des adobes aujourd’hui mais je dois les incorporer dans un mur qui a mille ans ou deux mille ans. Est-ce que j’ai le droit de le faire ? Je connais bien la technologie des blocs de terre comprimée. Est-ce qu’un conservateur doit apprendre à faire des blocs de terre comprimée ? Est-ce qu’on doit lui apprendre à faire du pisé aujourd’hui alors qu’il y a huit mille ans on le faisait autrement ? Donc toute notre connaissance est d’aujourd’hui c’est-à-dire qu’elle vient de la construction contemporaine. En fait les différentes étapes du cycle de vie qui va de la pédogenèse, la géologie, la carrière jusqu’à l’architecture sont très bien connues et se transmettent très bien. Mais le conservateur qui se trouve devant un bâtiment qui a deux mille ans ou trois mille ans réfléchit dans l’autre sens. Comment est-il construit ? Quelle est sa structure ? Quels étaient les matériaux, la matière… ?
On voit qu’au dernier stade on ne sait plus beaucoup sinon on ne sait plus transmettre parce qu’il n’y a pas assez d’expériences et surtout pas d’expériences codifiées transmissibles dans un système d’enseignement académique ou professionnel. Nous nous sommes ainsi demandés comment transmettre à des étudiants et des professionnels quelque chose qui leur permette de prendre des décisions correctes sur un chantier de conservation, sans qu’on ne leur ait jamais présenté cette situation que même les enseignants ne connaissent pas. La réponse est que ‘‘pour chasser le lion, il faut réfléchir comme le lion’’. Alors la deuxième question est de savoir comment réfléchit le lion. Ainsi, pour construire en terre, il faut réfléchir comme la terre. Mais comment réfléchit la terre ? C’est un matériau en grain. Par conséquent, il faut transmettre toute une culture générale du comportement de la matière en grain et on essaie de la ramener le plus près possible de l’architecture. Là, on a une matière de base de laquelle ils prennent les parties théoriques et pratiques de tout ce qui est conservation et construction (parce qu’il y a beaucoup plus d’expériences). Entre les deux on leur apprend à devenir un lion, c’est-à-dire à réagir avec ses tripes. Ainsi, ils comprennent comment réagit la matière.

A-t-on des preuves que ça marche ?
Depuis qu’on enseigne ce programme, il y a déjà trois nouvelles méthodes de construction en terre qui ont été mises au point et sur lesquelles les étudiants travaillent. Il y en a deux qui vont faire partie d'un programme de recherche appliquée pour les affiner et les diffuser avec les entreprises afin que la terre devienne un matériau de construction très courant. Il y a une autre méthode qui me tient particulièrement à cœur. Elle a été élaborée par des étudiants qui ont compris comment fonctionne la terre. Elle est utilisée chez nous en France notamment à Grenoble pour un système constructif qui est totalement compatible avec les problèmes des SDF (sans domicile fixe) qui vivent dans la rue et qui ne veulent pas des abris permanents parce qu’ils s’y sentent emprisonnés. On fait tout avec eux et en une journée ils ont construit un abri qui est très performant en hiver car il n'a pas besoin d'être chauffé. Ceci est possible simplement parce que des étudiants ont maintenant des grains dans l’estomac. Ce qui les libèrent complètement des technologies existantes pour pouvoir répondre à des contraintes. Même si scientifiquement on pourrait penser que ce système allait s’écrouler, en comprenant mieux le mode de fonctionnement des grains, on arrive à la conclusion qu’il ne s’effondre pas du tout. C’est un système mixte de terre et de bois qui n’a pas besoin de vis. Tout simplement quelques lattes pas forcément bien sciées qu’on empile et sur lesquelles on jette la terre avec des seaux. Et ça marche ! Je me suis souvent demandé s’il ne fallait pas faire une évaluation avec les étudiants pour savoir si ce programme leur rapportait quelque chose mais on a la preuve que nos étudiants ont élaboré trois nouveaux systèmes de construction.

Merci beaucoup.